Le texte qui suit ( Ce qui entre en présence en se déployant de soi même, 2000) fait le point d'une évolution réflexive qui avait trouvé ses premières formulations dans le "manifeste" du Groupe Peinture - Itération dont j'avais suscité la création, en 1975, à Toulouse. 

Des étapes  de cette évolution se trouvent : 

- dans un texte  "Composition - Distribution",  de 1991,

- dans une lettre à C.P.Bru, de 1994.

- dans une lettre à Bernard Manciet, de 1997.

- dans un texte  Eléments picturaux et modes opératoires, critique de la "non - tonalité"  picturale telle que l'avait théorisée C. P. Bru. ( Ce texte de 1998- Critique de la théorie de Charles Pierre Bru - avait été refusé par l' Association des Amis de C. P. Bru à l'occasion d'une publication en son hommage, quelques mois après sa mort.)

- dans un texte "Bye Bye Dada", ( de février 2007) volontairement polémique, adressé à Pierre Berger, président des Algoristes

- dans un texte récent (décembre 2008)  "Faire abstraction" qui étudie l'abstraction sous l'angle de son développement historique & de son actualité moderne.

- dans un texte d'août 2009, Sur l'œuvre de Laurent Rédoulès  (Catalogue de l'exposition Auz'Arts 2010)

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"Ce qui entre en présence en se déployant de soi-même"

C'est en ces termes qu'Heidegger qualifiait la nature. C'est en ces termes aussi qu'on pourrait qualifier le mode de faire artistique dont je veux parler. La nature se déploie d'elle-même  en vertu des systèmes biologiques qui la constituent. Ainsi un arbre ressemble à un autre mais n'est pas à l'imitation de n'importe quel autre arbre existant. 

A l'opposé, l' oeuvre d'art se déploie à partir de l'imitation plus ou moins proche des autres oeuvres, dans un contexte culturel donné. De par leur mode d'apparition, "les oeuvres de la nature" jouissent d'un perpétuel ressourcement, alors que celles de l'art ne font que se déduire les unes des autres, par une lente dégradation de leur énergie initiale : une sorte d'entropie qui mène à tous les académismes. 

Contre cette menace,  j'ai voulu parvenir à des oeuvres d'art qui en quelque sorte se déploieraient  d'elles-mêmes  par l'effet des systèmes algorithmiques les contenant virtuellement. L' Art,  depuis longtemps, a renoncé à imiter la nature dans ses manifestations apparentes. Mais ces oeuvres  -  que j'appelle "distributionnelles" -  paradoxalement, prendraient modèle sur les combinaisons systématiques de la nature &  simuleraient son mode de faire. Et, comme des organismes, grâce à la part de hasard et de règle qu'elles contiendraient, elles échapperaient à la répétition épigonique, et bénéficieraient de la séduction de tous les (re) commencements.

Concrètement, j'entends par "oeuvres distributionnelles", les propositions plastiques  résultant de l'application d'un système, c'est à dire d'un programme &, d'une manière pratique, compte tenu des immenses possibilités offertes par la technique actuelle, d'un programme informatique. Ainsi,  grâce à l'aide du FRAC Midi Pyrénées, j'ai réalisé le mien en 1990, à partir de la thématique formelle que j'avais antérieurement utilisée "à la main".

C'est dans ce programme que prennent origine, désormais, mes créations plastiques. 

Il a pour but de produire, à l'intérieur du cadre fixe de certaines limites, & suivant certains algorithmes combinatoires, des accidents visuels aléatoires & d' itérer ces événements c'est à dire de les répéter en les modifiant à chaque pas, en les empilant les uns sur les autres, chacun écrasant plus ou moins partiellement le précédent. 

Ainsi la machine enchaîne les algorithmes du programme, fixe aléatoirement les valeurs de certains paramètres, superpose les itérations & finalement affiche ses résultats avec une rapidité telle que chaque image sélectionnée est une sorte d'instantané, de moment furtif. Un "arrêt sur image". Une "capture d'écran". Quelque chose a été saisi dans un mouvement & garde trace de dynamisme. Si les ordinateurs ont une qualité en propre, c'est bien leur vitesse d'exécution : les oeuvres dont il est question ici ne sont à l'image de rien d'autre que de cette vitesse & de cette puissance.

Dans le programme un nombre presque infini de potentialités virtuellement réside ; ici Aléatoire & Répétition sont les outils par lesquels ces virtualités, suivant le chemin de leur venue au monde, s'actualisent. Durant l'application du programme le sujet reste passif. Il ne retrouve la légitimité de son intervention qu'une fois le processus parvenu à sa fin, quand il s'agit de décider de la validité d'un résultat expérimental, car imprévisible à l'avance dans ses détails & qu'il faut accepter tel quel & sans retouches ou rejeter globalement. En tant qu'auteur du programme le sujet avait joué son rôle au début du processus ; il trouve à la fin de ce dernier un office nouveau : celui de choisir & choisir encore dans la profusion des événements visuels que la machine crée. Ainsi le sujet n'a pas été éliminé mais il est déplacé d'un lieu de la création vers un autre : il s'est libéré de la production elle même pour se consacrer au jugement de ce qui a été produit en nombre. Le système produit, l'artiste choisit.

Ce processus de production des oeuvres je l'appelle "distribution"

C'est sur elle, sur la "distribution", dans ce qu'elle contient de radicalement opposé à la "composition" heuristique & intuitive, que j'ai fondé l'essentiel de mon dispositif conceptuel & instrumental.

Elle est pour moi comme un garde-fou évitant de tomber dans cette platitude de l'expression du moi, persuadé que je suis que la démarche la plus digne de l'artiste est celle qui tend vers la plus parfaite impersonnalité de ses oeuvres & concurremment vers leur plus grande individualité

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